Attractivité : la culture vue à travers le prisme d’un classement des villes ?

Le Lions Club « Orléans Université » pose ce soir, dans le cadre de la Chambre de commerce et d’industrie, encore pour quelque temps dans le bâtiment prestigieux de la place du Martroi (tout cela donne le ton), la question de l’accès de la ville au « top 15 des villes culturelles de France ». Il convient de préciser que le cycle de conférences dans lequel est programmé le « symposium » de ce soir entend poser la ligne directrice du « rayonnement et (de) l’attractivité du Grand Orléans ». « Orléans, culture et vitalité, libérer la créativité pour la vie et l’économie. »
Soyons honnêtes, la question est mieux posée dans les lignes qui suivent la présentation de cette conférence : « L’important pour Orléans est-il vraiment d’être dans le top 15 des villes culturelles de France ou plutôt de s’affirmer comme le berceau d’une créativité bien à elle, contemporaine et inspirée par son patrimoine et son histoire, pour nourrir et embellir la vie de ses habitants et la vitalité de son économie ? », et la participation de Jean François Marguerin, ancien haut fonctionnaire au ministère de la Culture, est annoncée comme un rappel du rôle de l’action culturelle publique : la démocratisation de l’accès aux œuvres d’art comme fondement politique de la dépense publique en faveur de la culture.

Le Lions Club « Orléans Université » dit encore que ces conférences-débats portent « sur les sujets de société liés au quotidien des habitants de l’agglomération ». S’il s’agit du quotidien des Orléanais, ne faudrait-il pas parler avant tout des pratiques culturelles des uns et des autres, et particulièrement des pratiques amateurs, de l’action éducative, ou encore des structures culturelles de proximité ? À moins que ces problématiques ne soient pas considérées comme relevant de l’attractivité du territoire ?

La région Centre Val de Loire a organisé il y a peu ses états généraux de la culture, afin d’accompagner « les profondes évolutions de la culture en s’appuyant sur l’extrême diversité culturelle de tous ses territoires », dans une optique donc, on l’espère en tous cas, d’aménagement culturel vu sous l’angle de la solidarité territoriale plutôt que de la compétitivité liée à un « Top 15 » des villes… Cette concertation est encourageante, même s’il semble bien inopportun que dans le même temps la région ait décidé de casser l’outil qui permettait justement de donner du sens à tout cela dans les années à venir et de soutenir le développement des bonnes pratiques sur tout le territoire, à savoir Culture O Centre.

La ville d’Orléans avait lancé en 2013 un dispositif d’« assises de la culture », destiné à faire de l’écoute des acteurs culturels et des artistes « une idée fixe ». Nathalie Kerrien, adjointe à la culture, avait d’ailleurs par la suite affirmé que ces assises se tiendraient régulièrement afin de soutenir le dialogue. Il n’y a pas eu de suite, et ce sont plutôt les annonces de suppression ou de création d’événements et de projets qui rythment la politique culturelle de la ville, sans que les décisions aient été préalablement concertées.
le cadre de réflexion est apparemment à Orléans le même que celui de la conférence initiée par le Lions Club ce soir : les préoccupations portent sur l’offre culturelle, sa qualité, sa quantité, voire son « identité » orléanaise (??), éléments considérés comme susceptibles de soutenir l’attractivité de la ville et son économie. Considérer la demande et les pratiques est une autre affaire, qui semble être considérée comme ne relevant pas de la vitalité et de l’économie de la ville. Diversité et accès de tous les publics, dynamisme des pratiques amateurs, structures culturelles des quartiers… Pas sûr pourtant que cela ne soit pas aussi et d’abord par ces biais que l’on construise l’attrait des citoyens pour la ville et sa qualité de vie au quotidien.

Politique culturelle et rigueur budgétaire : à Orléans, les décisions sont annoncées dans la douceur

La situation financière des collectivités territoriale en ces temps de disette est contrainte, personne ne le conteste, et Serge Grouard admet bien volontiers les réductions dans la dépense publique imposées par l’État, tout en regrettant la méthode du gouvernement, « sa brutalité sans aucune consultation préalable ». Cette critique étant posée, on se dit que les arbitrages opérés par la ville d’Orléans se feront nécessairement dans la concertation et avec toute la modération qui permettra d’éviter les regrets et les polémiques. Dès lors qu’il faut établir des priorités dans les investissements financiers, la consultation consistera, peut-on imaginer, à rencontrer les partenaires de la ville pour débattre des efforts à porter sur tel ou tel secteur, en épargnant tel ou tel autre. Car comme le dit Serge Grouard, « ce n’est pas sorti du chapeau comme ça, en se disant ‘tiens, ça on aime bien, on va sanctuariser’. Ça ne se passe pas comme ça ».

Pas de brutalité à Orléans, dixit Serge Grouard : les arbitrages ne sont pas imposés, « ça fait l’objet d’itérations successives avec les services de la ville, avec les différents élus. » « Le budget, ce sera le moment du débat. Mais les décisions elles ne se prennent pas au moment du débat, elles se prennent avec les services de la ville, avec les élus de la ville, et puis après on assume ».
« On assume », cela veut dire que l’on ne reculera pas : « Reculer, c’est aller dans le mur. La France va dans le mur parce que personne n’a le courage de décider. Voilà ! (…) Il y a une pétition, il y a une manifestation, mais si on est convaincu, après avoir retourné les choses, après avoir touillé dans le pot, après avoir pris des semaines et des semaines de réflexion, que ce que l’on propose est globalement le moins pénalisant. Alors que fais-je ? Je renonce, je cède, parce que je ne veux pas d’embêtement ? Ce n’est pas ma méthode. »

On devine donc, à mots couverts, la méthode de Serge Grouard : il touille dans le pot, dans l’intimité de son bureau et dans celui de l’adjoint aux finances, avec la participation amicale de l’adjointe à la culture et de ses services pour ce qui concerne en l’occurrence le budget culturel. Une popotte en forme de « consultation restreinte » qui dicte les décisions, pour ensuite les annoncer et les assumer courageusement.
Un mode de concertation, s’il y a lieu d’utiliser ce mot, qui ne se soucierait donc pas trop d’associer les acteurs culturels concernés ? Mais ne parlons pas de brutalité, il s’agit plutôt de courage à décider et à assumer ses choix.

Ce qui est assumé, c’est un arbitrage privilégiant les événements qui attirent le plus de monde possible. Avec au passage une attaque à peine voilée envers les manifestations considérées comme « élitistes », supposées destinées à ce que l’on appelait autrefois la « gauche-caviar », on dira plus volontiers aujourd’hui aux « bobos ». À ce compte, et en prenant en considération les critères de fréquentation, beaucoup de manifestations culturelles ont du souci à se faire dans la ville d’Orléans. Cette orientation tire toujours plus dans la direction de l’événementiel, qui devient intouchable, mais tendra à laisser de côté toute la diversité et la richesse culturelle.
Pour le reste, il suffit de caricaturer l’expression des désillusions en criant à la manipulation politique, et de ne pas trop s’expliquer sur les autres options qui auraient pu être versées au débat : dégager par exemple de la marge de manœuvre sur les gros budgets de l’événementiel ou sur les travaux de voirie. Cette gestion par la polémique fait partie de la méthode : le débat devient vite opportunément caricatural et artificiellement politique, les opposants s’engouffrent tête baissée dans la brèche pour alimenter la controverse… Et cela évite d’avoir à trop entrer dans les détails.

Il n’y a pas si longtemps ont eu lieu des « assises de la culture » puis une élection municipale, où l’on imaginait que les orientations de ce début de mandat avaient été discutées, présentées et annoncées (courageusement). Non, tout se passe comme si la nouvelle majorité entamait son premier mandat et découvrait une situation difficile qu’elle n’avait pas anticipée. Peut-être s’agissait-il de ne pas trop émouvoir les Orléanais (et surtout les responsables de structures culturelles) en pleine campagne électorale… Il est bien hypocrite aujourd’hui de feindre de s’étonner des réactions de la scène musicale orléanaise face à ces brusques remises en cause d’une partie du Festival de jazz, du Jour J, de la programmation O’Jazz, de l’Astrolabe 2…

Cela a-t-il un sens dans ce contexte d’annoncer une relance des « assises de la culture » ? Établir maintenant un dialogue avec les acteurs culturels qui, malgré leurs efforts, peinent à toucher un large public, risque d’être compliqué. Puisque les choix budgétaires ont été faits et puisque l’orientation générale est clairement établie, le dialogue va manquer d’intérêt. Il faudra beaucoup d’énergie pour laisser entendre à ces interlocuteurs que quelque chose peut se décider avec eux, en écoutant leurs avis, puisque tout se décide en réalité dans les bureaux des élu-e-s au cas par cas. Personne n’était dupe, mais les assises de la culture pouvaient porter l’espoir d’un fonctionnement plus transparent. L’opacité de la construction du budget l’emporte, et de loin.
Car lorsqu’il s’agit de budget, la discussion n’est pas même envisagée.

 

Merci à Clodelle, qui a partagé sur son site www.clodelle45autrement.fr les instructifs extraits de la conférence de presse du 6 novembre dernier. Cela permet de mieux comprendre l’argumentation de nos élus :

ORLEANS’JAZZ 2015 présenté par Serge GROUARD et Nathalie KERRIEN
CONFERENCE DE PRESSE sur la POLITIQUE CULTURELLE mise en œuvre à ORLEANS

2014-2020, la culture variable d’ajustement budgétaire

Pendant la campagne des élections municipales, le programme du candidat Serge Grouard s’était bien gardé de formuler des annonces précises. Quelques semaines après la victoire, ont commencé à poindre les avertissements guerriers sur le mode « pour gagner, il ne faudra pas hésiter à sacrifier quelques pièces ». La conférence de presse donnée par le maire hier aura eu apparemment le mérite de commencer à préciser les choses en désignant les futures victimes. Et il n’y a finalement que peu de surprises, puisque les rumeurs couraient déjà depuis quelque temps sur les coupes claires dans le budget culturel et l’abandon de certaines manifestations.
Les menaces sont donc désormais très précises sur le Festival de jazz, Orléanoïde devrait voir son élan brisé, de grosses incertitudes surgissent sur l’Astrolabe2, et l’ancien collège Anatole Bailly va être livré aux promoteurs alors que beaucoup d’associations rêvaient de pouvoir y développer leurs projets. Le dossier Famar avance bien, mais l’implication des acteurs culturels n’est pas à l’ordre du jour…
Par contre, une Arena2 essaie de renaître sous forme de Zenith2, a priori moins onéreuse (ce qui ne sera pas bien difficile…), mais risquant tout de même d’engloutir des budgets substantiels. Et même si les fêtes de Jeanne d’Arc devront contribuer un peu à l’effort budgétaire, cela ne devrait pas être trop conséquent et toucher principalement les petites troupes qui animent le marché médiéval… L’événementiel s’en tire évidemment bien, et le festival de Loire restera l’attraction la plus valorisée à Orléans, épargnée par cet élan de rigueur.

Ce qui est préservé, c’est ce qui permet d’envisager une couverture médiatique sur les chaînes nationales. Quelques minutes de reportage télé, voilà le baromètre de la viabilité culturelle selon les critères municipaux actuels. Une certaine idée de l’attractivité et du rayonnement qui se contrefiche de la vitalité du tissu culturel local, pourtant principal vecteur d’attractivité sur le long terme.

Juste quatre jours avant ces annonces du maire d’Orléans, au cours du conseil municipal du 20 octobre, Nathalie Kerrien (adjointe à la culture) et Serge Grouard répondaient à une interrogation de Jean-Philippe Grand sur le suivi des « assises de la culture » tenues début 2013. Ils affirmaient en chœur faire de l’écoute des acteurs culturels et des artistes « une idée fixe » (oubliant au passage les publics et toute leur diversité…)
 

 
Quelques jours plus tard, avec ces annonces brutales et unilatérales, l’idée de l’écoute des acteurs culturels en prend un drôle de coup ! (Le point principal de ce même conseil municipal étant par ailleurs la charte de la participation citoyenne, on comprend immédiatement que la concertation est condamnée à intervenir après les annonces, après la prise de décision en coulisses). Serge Grouard et Nathalie Kerrien ne pourront pas refaire deux fois le coup de l’empathie, comme avec les intermittents du spectacle qu’ils assuraient de leur indéfectible soutien lorsqu’il s’agissait d’éviter l’annulation de spectacles au Campo Santo. Triste ironie, ce sont eux qui décident quelques mois plus tard de les sacrifier.

Toujours dans la même séance de conseil municipal, Serge Grouard s’indignait que l’on puisse regretter la dépense de 700 000 € juste pour l’organisation de la présence des bateaux lors du festival de Loire. Trouver cette dépense excessive, ce serait tout simplement vouloir la mort du festival ! Il faut dire que là, il s’agit d’une toute autre musique : TF1 y a consacré quelques minutes dans son journal de 13 heures.

Une charte de la hiérarchie citoyenne

C’était lors du conseil municipal de juillet dernier, à l’occasion d’une délibération technique sur la surveillance d’éventuelles pollutions des sols sur le site du bâtiment de Jean Tschumi en bord de Loire (ancien bâtiment Famar). Michel Ricoud en profite pour demander des infos sur les perspectives d’avenir de ce bâtiment, pour lequel des entrepreneurs ont fait des propositions par voie de presse.
Olivier Carré répond :

C’est ce à quoi on travaille aujourd’hui, mais il est trop tôt pour faire l’annonce d’un projet définitif. Les pistes peuvent être publiques, le travail se fait en coulisses.

Une certaine culture de la concertation…
Lorsque le projet sera presque bouclé, paramétré par ceux qui savent, élus et techniciens, nous aurons droit à la communication institutionnelle habituelle destinée à informer ceux qui ne sont pas compétents. Tout se fait dans l’arrière-boutique, ou dans le secret des dieux, je ne sais pas quelle image est la plus appropriée…
Quid de l’expertise de l’usager, du savoir des habitants ?

Au conseil municipal de ce jour, le premier point important concerne la « Charte de participation citoyenne », toilettage de celle qui est en vigueur depuis 2008, laquelle avait fait suite à la charte de la démocratie locale adoptée en 2001. Pas de bouleversement dans l’esprit du texte, une réduction du nombre des conseils consultatifs de quartier qui passe de 12 à 6 pour coller aux mairies de proximité, et donc une modification du nombre de participants et de sa composition.
Mais sur le principe, rien ne change fondamentalement, et l’esprit reste celui décrit ci-dessus par Olivier Carré : le travail se fait en coulisses, en contrôlant la prise de décision par une structure hiérarchique très rigide : les élus président, coordonnent, contrôlent un comité de pilotage qui se borne à « assister », valident les éventuelles propositions… Le propos reste toujours et encore de « dresser le bilan de l’action municipale » et de « présenter les projets à venir », en aucun cas d’être à l’écoute des projets des citoyens.
La charte ose même préciser que lors des assemblées générales, « la parole est laissée aux participants », comme si cela n’allait pas de soi…

Le « forum citoyen » perd au passage une part de son intérêt, qui figurait au moins sur le papier de la charte 2008 : « Le Forum Citoyen est saisi de tous les grands projets de la Ville, avant leur finalisation, au plus tôt. Il est chargé de faire des propositions pour enrichir ces projets. » Désormais, « les participants donnent leur avis sur le projet et formulent des propositions visant à l’améliorer. » Mais c’était déjà le cas en pratique : jamais l’Arena hier n’a fait l’objet d’un débat en amont du projet. Le devenir de l’hôpital de la rue Porte Madeleine, de Famar et de l’Île Arrault, ou encore le « Parc de Loire » du côté de l’Île Charlemagne, aujourd’hui, sont préparés, en coulisses, sans avis citoyen. Il fallait donc gommer cette idée que la participation puisse s’exercer avant même que nos édiles aient conçu leurs grands projets pour la ville.
En prime : un abandon probable de la « maison des projets » qui figurait dans la charte de 2008 mais qui n’a jamais été réellement envisagée, que ce soit sous forme réelle ou virtuelle, « accessible à tous ». Son propos n’était pourtant pas révolutionnaire : il s’agissait « d’aider les citoyens à mieux connaître et s’approprier les projets municipaux », et donc pas là non plus de demander une participation active sous forme de propositions.

Bref, un ersatz de participation, qui manifeste en réalité une méfiance irraisonnée quant à l’incompétence supposée des citoyens sur les évolutions de leurs besoins, sur la nature et le dimensionnement des équipements et des infrastructures qu’ils souhaitent voir mis en place.
Un comble pour une charte de participation, qui reste archaïque et oh combien anachronique au regard des nombreuses expériences menées sur le sujet depuis le début des années 1990. Au siècle dernier…
Depuis ces années-là, les rapports pullulent sur les pistes pour rénover la politique de la ville, sa gouvernance, en impliquant réellement les citoyens. Un observatoire international de la démocratie participative développe depuis 2001 un réseau d’échange d’expériences… Ateliers de scénarios, assemblées constituantes, budgets participatifs, co-décision, initiatives citoyennes, conférences citoyennes, jury citoyens…
Par exemple, pas très loin de nous, à la Communauté urbaine de Bordeaux, on a organisé en 2010 un forum ouvert et une conférence de citoyens sur l’assainissement de l’eau.

L’enjeu, auquel ne répond pas cette charte, mais certainement parce que la municipalité ne le souhaite pas, n’y croit pas, c’est d’aller chercher les nombreux citoyens qui ne s’impliquent plus du tout dans le processus démocratique. Il faut pour cela apporter des méthodes innovantes, aller au contact des habitants, utiliser les nouvelles technologies. C’est incontournable pour contribuer à enrayer la défiance des citoyens vis-à-vis du politique et pour essayer de contrer le populisme qui gagne sans cesse du terrain. Dommage que cela ne soit pas compris dans les coulisses de la mairie d’Orléans…

Faisons reprendre cette charte par un jury citoyen, composé d’Orléanais tirés au sort et formés par des experts indépendants à la délibération et à la rédaction. Nous verrons ce qu’il en sortira. Je ne doute pas que cela sera en tout cas beaucoup plus dynamique, novateur et participatif que ce qui nous est proposé ici.