Les pudeurs de phacochère, non merci…

Un bon nombre de militants de gauche, meurtris par les résultats du premier tour de la présidentielle, peinent à se prononcer pour le second, renvoyant dos à dos « le banquier et la fasciste ». « Ni Macron ni Le Pen » : pas de choix apparemment possible lorsque sont face à face la dictature de la finance et des marchés et la dictature national-populiste. Et pourtant non, quand bien même aucune des propositions ne convient, toutes les oppositions ne se valent pas.
Comment croire d’abord que dans un régime dirigé par le FN le pouvoir financier serait moins puissant qu’il ne l’est aujourd’hui, que les affairistes n’y trouveraient pas leur compte ou que les corruptions seraient combattues ? Si l’on peut retenir quelques leçons de l’histoire, force est de constater que de ce point de vue, il y a bien lieu de rejeter plus encore le FN. Par contre, il est tout à fait certain que favoriser l’accès au pouvoir du Front National serait en prime basculer dans un mode de gouvernance populiste et autocratique éminemment pernicieux. Non vraiment, tout ne se vaut pas dans le monde politique actuel, tout n’est pas pourri sans nuances et c’est faire crédit à la démagogie que de le laisser penser, en contribuant à crédibiliser les thèses nationalistes.

« Pour la première fois, le FN vient de dépasser les 20 % de voix à une élection présidentielle. Sa candidate y a établi le record de suffrages de son parti, avec 7,6 millions d’électeurs, soit 2,8 millions de plus que son père au premier tour de la présidentielle de 2002. Pour la deuxième fois en quinze ans, un parti nationaliste et xénophobe, manipulé par un clan familial cynique et affairiste, se qualifie ainsi pour l’échéance majeure de notre système politique. » Je reprends volontiers les mots d’introduction de Jérôme Fénoglio, directeur du Monde, dans son édito du lendemain de la soirée électorale du premier tour de l’élection présidentielle, afin de souligner le risque que font peser sur notre régime politique ceux qui s’essaient à une prospective politique hasardeuse.

Faisant le pronostic que Macron ne pourra être battu, certains estiment qu’il n’est pas utile de lui apporter leur voix. Se défausser ainsi d’un choix, c’est tout bonnement hypocrite. Le risque est en réalité loin d’être inexistant. Le FN joue à merveille la partition du populisme contre les élites, et l’on aurait tout à fait tort de sous-estimer dans un second tour de présidentielle le poids de cette posture démagogique, particulièrement en ces temps politiques déstabilisants. Les interrogations sur la complexité des reports de vote et l’abstention différentiée devraient à tout le moins inciter les militants les plus fervents à plus de circonspection.
On entend aussi parfois la volonté de voir Macron l’emporter avec un écart le plus faible possible, afin de prouver l’absence d’adhésion à son projet. On ne saurait mieux jouer avec le feu… D’autant qu’a contrario, un score de Le Pen particulièrement élevé, même si par bonheur il ne passe pas la barre fatidique, serait aussi une manière de conforter et de valider la position du FN, qui s’en trouverait pleinement légitimé. Quand bien même l’abstention serait forte, la portée symbolique d’un FN à plus de 40 % serait dévastatrice.

Considérons plutôt l’hypothèse que la victoire du Front National n’a jamais été aussi proche, et que ce n’est certainement pas le moment de s’en laver les mains ! Ne pas exprimer sa position dans ce contexte est perfide : nous pourrions bien avoir au final une élue dont les pouvoirs sont loin d’être négligeables, quand bien même le soutien total du parlement ne lui serait pas acquis.

Marine Tondelier, Nouvelles du FrontVivre sous la gouvernance du Front National, même lorsque celui-ci s’efforce d’apparaître aussi respectable que possible, cela n’a rien d’anodin. Par-delà les menaces directes sur tous ceux que le FN stigmatise, c’est une chape de plomb qui s’abat, des relations humaines qui changent même avec vos voisins de quartier. Ce sont des menaces immédiates sur les libertés publiques et privées, sur la liberté d’expression tout particulièrement, sur le monde associatif et culturel. Il faut lire le témoignage de Marine Tondelier, élue minoritaire dans une commune dirigée par le FN, pour mieux comprendre le basculement insidieux dans les relations sociales que nous aurions à subir au quotidien. « Les réseaux sociaux sont devenus des déversoirs de haine. La délation est encouragée. Le journal municipal met publiquement à l’amende ceux qui ne vont pas dans le sens du pouvoir en place pour encourager les autres à qui pourrait venir cette folle idée de s’en abstenir. Les responsables associatifs doivent coopérer et être discrets ou en subir les conséquences. Les employés municipaux sont mis au pas au-delà de ce que leur imposerait le devoir de réserve. La Voix du Nord est harcelée par la municipalité qui clame qu’elle aura la peau de ce journal issu de la résistance. En somme une série de provocations pour masquer l’absence de projet d’avenir pour notre ville. » À l’échelle nationale et dans le contexte actuel de politique internationale et de risque d’attentats, une instrumentalisation par le FN de l’état d’urgence nous plongerait rapidement dans le quotidien d’un État policier particulièrement répressif.

Au second tour de la présidentielle Française version 5e république, voter pour un candidat n’a jamais été une marque de soutien, loin de là. Le mode d’élection présidentielle est certes devenu totalement inopérant et dangereux. Il est pourtant celui qui prévaut encore malheureusement pour cette consultation, laquelle va déterminer le régime politique des années à venir. Il nous impose d’arbitrer entre deux propositions dont les conséquences seront bien évidemment différentes. Refuser cet arbitrage est irresponsable et consisterait, quoi qu’il en advient, à donner plus de voix et de poids à ceux qui continueront à agiter peurs et divisions pour prospérer.

Le « plafond de verre » ne doit pas être brisé, ni la ligne rouge franchie… Doigt et engrenage, peu importe la métaphore : rien ne permet de dire que la transgression des valeurs républicaines ne serait qu’un coup de semonce permettant à l’humanisme de se réveiller. Il s’agirait en réalité plutôt à notre préjudice d’une nouvelle occasion d’encourager, d’amplifier le choix du repli sur soi, de la discrimination et de la stigmatisation, qui tendent à s’imposer un peu partout en Europe et dans le monde.

Exprimons sans réserve un rejet inconditionnel du FN et de ce qu’il représente.

Fillon à Orléans : acharné sans doute, durable certainement pas

François Fillon revendique la stratégie du pilote de course, et entend pousser son moteur le plus loin possible. Le véhicule est un peu accidenté, il perd de l’huile, le pot d’échappement crache un épais nuage de fumée noire, au point que son équipe est asphyxiée, mais rien n’empêchera le conducteur de rester sur la piste. Un candidat durable, comme il viendra sans doute l’affirmer encore à Orléans ce soir, en évoquant le développement du même nom et en confondant comme souvent ce qui est « soutenable », c’est-à-dire ce que nous engager sans gâcher les ressources des générations futures, et ce qui consiste à croire en une croissance perpétuelle et infinie.

Le programme de François Fillon en termes d’environnement, d’énergie et d’agriculture est sans nul doute l’un des plus rétrogrades qui soient. Il y a peu de temps, interrogé sur RTL, Nicolas Hulot s’est dit « désolé » par les idées de François Fillon. « C’est dommage que quelqu’un qui visiblement est proche des milieux catholiques n’ait pas été plus inspiré par l’encyclique du pape » sur l’environnement.
Il y a 10 ans, Serge Grouard signait le pacte écologique proposé par Nicolas Hulot. Aujourd’hui le programme du candidat qu’il soutient avec entêtement propose un projet qui prône la relance du nucléaire, de la recherche sur les OGM et les gaz de schiste, qui veut, entre autres réjouissances, bannir le principe de précaution pourtant inscrit depuis 2005 dans la constitution, et mettre fin aux subventions aux énergies renouvelables…
En ce qui concerne le nucléaire, aucune allusion bien sûr aux risques d’accident, à la nécessité d’importer l’uranium, ressource qui n’est pas inépuisable, au traitement des déchets, et au coût financier qui explose. Pour Nicolas Hulot : « Les faits sont là, et notamment d’un point de vue économique c’est un mode de production énergétique qui nous emmène dans des dérives financières absolument terrifiantes ».
En libéral farouche, rejoignant la logique et le discours de Trump aux États-Unis, Fillon conspue « l’overdose normative » et veut exonérer nos entreprises des normes qui les « pénalisent ». Jusqu’à mettre en cause le principe de précaution en cas de risque sur l’environnement. « Revenir en arrière serait une régression » souligne à ce sujet Nicolas Hulot.
Bref, une lignée qui laisse envisager les pires dérives. Nous écouterons les annonces faites à Orléans ce soir, mais si elles sont dans la même veine, le pour-toujours candidat Fillon restera le très mauvais élève de la protection de l’environnement.

Dans cette campagne présidentielle, François Fillon s’est disqualifié tout seul, et Serge Grouard ne sera pas ministre du Développement durable. Et c’est tant mieux : il aurait dû appliquer un programme, coordonné par lui-même dit-on, qui n’a rien de soutenable.

La fausse modestie est le dernier raffinement de la vanité

L’humble député mais néanmoins grand moraliste Serge Grouard déclame sa colère « au nom du peuple de France à ceux qui la gouverne » avec les accents d’un langage populaire, « Je vous dis merde ! Vous comprenez? » .
Il parle au nom du peuple mais signe en faisant valoir son titre de représentant des citoyens. Schizophrène, l’élu cumulard fustige ses pairs en prétendant incarner le « peuple de France » exaspéré, mais la diatribe est au final revendiquée par Serge Grouard le député, fut-il « modeste ».

L’élu Serge Grouard ne serait pas « complice » de ces politiciens qu’il accuse, au nom du peuple, de n’être que médiocrité ? Lui qui vit en politique depuis plus de 20 ans, peut-il s’exonérer de ses responsabilités en se faisant passer pour un citoyen en colère? N’a-t-il grandement participé à ce déclin qui lui fait honte? Sauf à prétendre être lui aussi, comme élu, « l’incarnation du peuple », à l’égal de « Jeanne d’Arc, de Gaulle ou Jaurès ».

Au nom du peuple toujours, il brandit la menace de représailles violentes. Sauf si les politiques virent enfin « tous ceux qui m’emmerdent depuis si longtemps ».
Serge Grouard, en votre nom, « ayez la décence de vous retirer. Pour moi, pour la France que vous prétendez aimer. » Puisque vous en appelez au renouvellement, à la reconstruction, appliquez la sentence, monsieur Grouard. Départissez-vous des mandats politiques qui vous encombrent encore.
Mais peut-être êtes-vous simplement engagé dans une campagne politicienne, comme le relève avec perfidie l’hebdo Marianne en remarquant une formulation faussement naïve qui reprend le slogan de François Fillon, votre champion annoncé pour les futures primaires de la droite aux élections présidentielles?
Toute cette colère surjouée ne serait alors que vile hypocrisie?

« Il y a une fausse modestie qui est vanité ; une fausse gloire qui est légèreté ; une fausse grandeur qui est petitesse ; une fausse vertu qui est hypocrisie ; une fausse sagesse qui est pruderie », écrivait quant à lui le moraliste Jean de La Bruyère au XVIIe siècle.

La nouvelle xénophobie européenne

La tendance était annoncée, et la plupart des grands médias se délectaient déjà de l’impact d’audience que cette annonce du FN en tête du vote allait provoquer.
Coup de semonce médiatique attendu et craint, qui reste pourtant bien difficile à supporter par les raccourcis et les simplismes qu’il véhicule, les gros titres donnant au parti d’extrême droite une nouvelle occasion de ces tribunes populistes qu’il affectionne.
Dans de nombreux pays européens ces dernières années, des partis extrémistes avaient ainsi profité de situations de précarité sociale pour prospérer. J’espérais que la France resterait à l’écart de ce type de vague électorale contestataire qui se fourvoie dans les explications réductrices et caricaturales, dont le moteur est d’abord de désigner des boucs émissaires.
Que ce message des eurosceptiques prenne aujourd’hui en France la première place est un désastre politique, une grande confusion sur ce qu’est la construction européenne, sur ce qu’elle nous a apporté et sur le rôle bénéfique qu’elle doit jouer. Reste ainsi de cette amère soirée électorale un vertige, la crainte de s’enfoncer dans une spirale négative qui aspire tout le monde vers l’inquiétude et le repli sur soi, même si ce mouvement a heureusement été infléchi dans beaucoup d’autres pays européens. Lire la suite