Attractivité culturelle (suite) : entre-nous soit dit, Orléans est Grand

« Les amateurs orléanais d’Opéra par exemple, puisqu’Orléans n’a pas d’Opéra, rêvent d’aller à passer une soirée à l’opéra de Lyon en 1h30 par la ligne de TGV Paris-Orléans-Clermont-Lyon, dont nous rêvons. »
Pour accueillir Jean-François Marguerin, invité d’honneur, et pensant que celui-ci arrivait de Lyon (pour avoir récemment assumé la direction régionale des affaires culturelles en Rhône-Alpes), Philippe Bel donna le cap de la conférence du Lions Club sur « le rayonnement et l’attractivité du Grand Orléans ».

Voilà ce dont il s’agissait manifestement pour le gotha de la sphère culturelle invité par le Lions Club à débattre sur l’avenir de la politique culturelle orléanaise : envisager comment elle pourra magnifier l’excellence orléanaise aux yeux de tous. L’enjeu étant probablement d’attirer les visiteurs de toute la France, mais aussi de l’Europe entière n’en doutons pas. Culture et TGV pour tous… Lorsqu’il s’agit de passer une soirée d’enrichissement culturel, quel Orléanais, de La Source au centre-ville, ferait la fine bouche ?

Philippe Bel souhaitait que l’orateur invité « aide les Orléanais à y voir plus clair, les rassure, et leur dise qu’ils ont eu raison de choisir le levier de la culture pour qu’Orléans rayonne davantage encore, jusqu’à Lyon, Paris et plus loin encore ». J.-F. Marguerin commença par répondre qu’en réalité il venait de Paris, mais il ne précisa pas si son train de ligne régulière avait eu du retard ou non. Et la suite de son intervention montrera que pour être pleinement rassuré sur cette vision du développement culturel orléanais, mieux eut valu inviter quelqu’un d’autre : l’ambition et l’attractivité d’une offre culturelle prestigieuse ne fut pas son propos, et il insista davantage sur la mise en danger de la diversité culturelle et de la capacité à prendre des risques artistiques, du fait de besoins financiers structurellement en hausse dans un contexte de réduction des financements publics et privés. Il évoqua aussi les dangers de la « métropolisation » : l’offre ayant tendance à se concentrer sur les grands centres urbains en laissant dans le territoire des interstices totalement à l’abandon.
Je reviendrai sur son intervention au moment de conclure la soirée, qui jeta un autre pavé dans la mare…

Dans l’intervalle, la richesse de l’offre culturelle orléanaise fut exposée, à l’exception notoire des lieux moins institutionnels, plus indépendants et éventuellement irrévérencieux, comme le 108 ; Frédéric Robbe fut un invité inopiné pour une intervention hors « plan de table », permettant de rappeler le rôle moteur de l’Astrolabe, peu fréquenté par le public de la conférence, et de ses outils d’action pour l’émergence des jeunes artistes ; ou encore les propositions « no format » comme celles d’Arnaud Méthivier avec le CIRA, qui n’est d’ailleurs même pas recensé dans le « réseau culturel » de la métropole publié par le Lions Club…

De fait, la période est tout à fait propice à la richesse des propositions culturelles : la ville d’Orléans affiche un beau volontarisme pour faire avancer de nombreux projets qui étaient en attente, en revendiquant cette ambition (issue du star-system ?) de figurer dans le « top 20 des métropoles culturelles », dira Nathalie Kerrien (dans la mesure où il y aura 22 métropoles en 2018, le défi devrait pouvoir être relevé). Plusieurs institutions ont procédé par ailleurs à un renouvellement récent de direction, et le dynamisme que cela apporte est clairement extrêmement positif. L’objectif d’effervescence prend corps, et la ville en vient à ériger l’« incubateur » comme modèle vertueux. Il y a eu le Labo pour le numérique, il y aura les vinaigreries pour les plasticiens et la volonté annoncée le soir même par Olivier Carré de créer également dans les années à venir un incubateur pour les troupes de création théâtrale. Une perspective qui ne manque pas d’intérêt, même si l’on se demande pourquoi ces incubateurs ne sont pas conçus en interdépendance. Que chacun soit dans sa bulle couveuse est un non-sens au regard des expériences, ici ou là, de réhabilitation de friches urbaines : les conditions d’émergence de formes nouvelles sont souvent portées par les confrontations d’univers totalement différents, de pluralité et de diversité des origines culturelles, de mélange des publics.

On retrouva donc dans cette présentation exactement les mêmes considérations que celles qui furent mises en avant lors des « Assises de la culture » tenues en 2013. Richesse de l’offre, difficultés à la faire connaître… Ces « assises », il y a 4 ans maintenant, n’auraient-elles pas été insuffisamment suivies d’effets ? Nous ne sommes pas allé plus loin en 2017 qu’en 2013, et en sommes resté aux promesses de la soirée : valoriser des « pôles d’excellence » pour « tirer la culture orléanaise vers le haut ». la grandeur d’Orléans a été portée avec fierté, un peu comme si, malheureusement, elle avait besoin d’un discours d’autosuggestion.
Les questions de fréquentation et de diversité des publics, qui est pourtant depuis longtemps prise en compte dans la construction des projets de nos institutions culturelles, la question des pratiques amateurs, du dynamisme des associations de quartier… Culture et qualité de vie au quotidien, ce n’était pas le propos. Mais c’est sans doute cette manière de poser la problématique avec la perspective d’un « haut » de la culture destiné à porter la politique de valorisation de la ville qui biaise la démarche. Les décideurs politiques et économiques doivent-ils décider de l’identité culturelle du territoire ? Ne serait-ce pas plutôt aux acteurs culturels, et à leur public, de la construire et de la faire vivre ?

C’est en ce sens que l’invité d’honneur Jean-François Marguerin fut amené à conclure sur une note en décalage avec la tonalité de la soirée :

On a entendu ce soir une volonté politique culturelle très forte de la part des élus ici représentés, je n’en doute pas une seconde. Nous appartenons à ce même volontarisme, les uns et les autres, où nous sommes. Je voudrais quand même signaler, juste pour bien mesurer l’ampleur de la tâche (…) : il y a eu récemment un grand colloque à l’initiative du ministère de la Culture, qui s’intitulait « Comment sortir de l’entre-soi ? » On voit bien qu’on a un problème ! Un sérieux problème.
La deuxième chose que je veux dire, c’est que l’on a comme indicateur depuis longtemps les chiffres du département des études et de la prospective du ministère de la Culture sur l’offre culturelle instituée, et malheureusement le gain démocratique n’est pas là. Décennies après décennies, on recule ! Une étude récente de Jean-Michel Guy montre à quel point le problème que nous avons est que les jeunes ont une acception de la culture qui ne passe pas par l’offre culturelle telle que nous la concevons, telle que nous la vivons et surtout telle que nous en bénéficions.

L’offre culturelle vue par le prisme du prestige et de la fierté incarnée par le TGV… en mettant de côté la problématique de la démocratisation culturelle. N’en déplaise à Philippe Bel, l’excellence ferroviaire n’est pas accessible à tous, et ne concerne pas le quotidien des Orléanais, qui aimeraient des modes de transport performants pour leurs déplacements journaliers. Sans nul doute en est-il de même pour leurs activités culturelles.

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