Je suis triste encore, malgré tout

Bien sûr, il y a cette mobilisation indéniablement historique du week-end qui laisse penser, malgré ses incohérences et quelques messages enchevêtrés, qu’une prise de conscience tangible peut survenir.
À l’instar du Chat de Philippe Geluck, j’ai pourtant bien du mal encore à me départir de la tristesse provoquée par la violence inouïe de ces attentats et par ces morts incompréhensibles, intolérables.

Triste encore et aussi qu’il faille un tel drame pour que nous envisagions de réfléchir à ce « vivre ensemble » qui devient si difficile.

Bien sûr, il y a eu des instants d’émotion intense à l’écoute de nombreux témoignages bouleversants et de déclarations lumineuses. De ces moments qui ne peuvent laisser personne indemne, indifférent, et qui de ce fait portent un véritable espoir.

Nous avons tous marché pour rendre hommage aux morts de Charlie Hebdo et défendre la liberté d’expression, certains faisant mine sans doute de ne pas comprendre qu’avec Charlie est revendiqué un peu plus que le droit de s’exprimer librement : il s’agit aussi de défendre le droit à l’irrévérence, souvent outrancière, à la provocation, quand bien même elle serait de « mauvais goût », de défendre la possibilité de brocarder tous les pouvoirs et tous les dépositaires d’une autorité, quelle qu’elle soit. Parmi ceux qui sont susceptibles de moqueries au titre de cette autorité, bien peu en acceptent vraiment le principe.

Nous avons défilé pour refuser la violence et le terrorisme. Un objectif largement partagé, mais qui ne dit malheureusement rien de ce que nous souhaitons collectivement mettre en place pour cela.

Bien sûr, nous sommes certainement capables ensemble de ne pas céder aux injonctions de méfiance et de repli sur soi, de défiance et protectionnisme exacerbé. Mais comment faire pour qu’il ne soit pas si facile aux extrémistes de jeter le trouble, d’entretenir les amalgames et de cultiver les simplismes ?
Dès le désastre survenu, Robert Badinter décrivait dans les colonnes de Libération le chemin qu’il faudra suivre pour éviter de nous enfoncer dans ce « piège politique que nous tendent les terroristes ». Nous n’avons pas peur, disaient certaines pancartes des marches de samedi et dimanche. Nous ferons face au terrorisme, en effet. Mais saurons-nous affronter intelligemment et ensemble l’après-attentat ? J’espère de tout cœur que nous saurons éviter le piège. L’ampleur du choc permet d’y croire, mais cela ne se fera pas sur de simples déclarations d’intention et il faudra rappeler à chacun qu’en défilant il a pris des engagements de solidarité.

Au-delà du chagrin et de la pitié s’inscrit le devoir de justice. Nous sommes assurés que les pouvoirs publics mettront tout en œuvre pour identifier et arrêter les auteurs de ces crimes. À la justice de décider de leur sort, en toute indépendance et dans le respect de l’État de Droit. Ce n’est pas par des lois et des juridictions d’exception qu’on défend la liberté contre ses ennemis. Ce serait là un piège que l’histoire a déjà tendu aux démocraties. Celles qui y ont cédé n’ont rien gagné en efficacité répressive, mais beaucoup perdu en termes de liberté et parfois d’honneur.

 
Enfin, pensons aussi en cette heure d’épreuve au piège politique que nous tendent les terroristes. Ceux qui crient « allahou akbar » au moment de tuer d’autres hommes, ceux-là trahissent par fanatisme l’idéal religieux dont ils se réclament. Ils espèrent aussi que la colère et l’indignation qui emportent la nation trouvera chez certains son expression dans un rejet et une hostilité à l’égard de tous les musulmans de France. Ainsi se creuserait le fossé qu’ils rêvent d’ouvrir entre les musulmans et les autres citoyens. Allumer la haine entre les Français, susciter par le crime la violence intercommunautaire, voilà leur dessein, au-delà de la pulsion de mort qui entraîne ces fanatiques qui tuent en invoquant Dieu. Refusons ce qui serait leur victoire. Et gardons-nous des amalgames injustes et des passions fratricides.

 
Robert Badinter

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